La Rue sans nom

Roman du prolétariat ouvrier souvent associé au groupe du roman populiste.

Marcel Aymé
Œuvres romanesques complètes
La Pléiade I

Contexte :

Dès le début d’octobre 1929, avant même que La Table-aux-Crevés ne soit publiée, Marcel Aymé a commencé puis abandonné successivement deux autres romans pour entreprendre « une troisième chose » selon ses termes. Ce dernier travail progresse difficilement car l’écrivain se sent cafardeux à Dole, où il habite chez sa tante Léa Cretin-Monamy. Il travaille beaucoup afin de terminer le roman à la fin d’avril 1930.

Dole : Rue des Arènes et Place de l’Ancienne Poste, où la tante Léa tient un magasin à l’enseigne du « Fuseau d’Or » au n°6 de la rue des Arènes sous les stores à gauche

Alors qu’il aborde la huitième chapitre, il hésite entre plusieurs titres : La Rue sans nom – La Rue condamnée – Réverbères.  Et il doute de la réussite du roman qu’il juge triste comme son humeur du moment, et de surcroît, deux passages un peu grivois sont venus aggraver la situation. Finalement le roman est terminé à la date prévue. Marcel Aymé revient à Paris. La Rue sans nom est publiée par Gallimard à la mi-juin.

Le roman a du succès et la critique est favorable. Marcel Aymé en expédie un exemplaire à son frère Georges, en Indochine. Il lui dit s’être un peu calomnié en s’accusant d’avoir écrit des passages grivois, ce que personne ne lui a reproché. Le séjour à Dole l’avait selon lui, rendu exagérément puritain..

Synopsis :

L’action se déroule en hiver et se termine à l’arrivée du printemps, à une époque non précisée. Son cadre se limite à une rue de banlieue bordée de maisons insalubres, appelée la « Rue sans nom ». Cette rue est peuplée d’ouvriers vivant dans la misère, parmi lesquels des immigrés italiens.

Méhoul, un ancien bagnard évadé, y vit caché avec sa femme et son fils. Un soir d’hiver, il reçoit la visite d’un ancien complice, surnommé Finocle, évadé comme lui, qui vient s’installer chez lui pour six mois avec sa fille Noa.

La présence de cette dernière déchaîne les passions parmi les hommes de la rue : à l’amour romantique de l’italien Cruseo s’oppose la violence et la sournoiserie de Mânu, le fils de Méhoul, tandis que Johannieu, père de cinq enfants, glisse de l’amour platonique vers la folie qui l’amène à tuer Cruseo. Finalement, Mânu dénonce Finocle à la police et entraîne indirectement l’arrestation de Méhoul, son père.

Ce roman noir à caractère social décrit le milieu du prolétariat ouvrier vivant dans la misère, avec ses pauvres joies, et ses querelles dérisoires. Il décrit également les rapports entre deux repris de justice, dont la complicité résiste aux épreuves malgré les ressentiments existant entre eux. Cette œuvre pessimiste où le mal finit par triompher, présente des scènes émouvantes de solidarité entre certains personnages, hommes et femmes, et notamment celle de la rédemption de Méhoul qui retrouve le chemin de la pitié et de l’amour devant l’agonie du petit Louiset.

Les thèmes :

Le titre:

Il est très probable que le titre de ce roman ait été inspiré de « l’Allée sans nom », un des derniers lieux de bohème de Montmartre où le peintre Féola, ami de Marcel Aymé, venait chercher l’inspiration.

Jacques Bachellerie dans La Gazette de Montmartre (N°51 de Mars/Septembre 2014) la décrit en ces termes  : « une allée sableuse bordée de tilleuls vénérables escortée de jardins en friche semble finir au fond dans une confusion de maisons vétustes, mais elle se prolonge encore, derrière ces masures, parmi d’autres jardins tombant en cascade au flanc du coteau jusqu’à la rue de l’Abreuvoir, dans une débauche, d’arbustes et de verdure comme dans une toile de Bonnard. C’est là, dans un véritable maquis, avec ses tourterelles, ses pies, ses merles et ses chats, que se trouve le refuge de la dernière bohème laborieuse de Montmartre. »

Les personnages :

Protagonistes du roman et personnages simplement évoqués, par ordre d’entrée dans le roman.

La Méhoule : une véritable mégère alcoolique que l’âge n’a pas épargnée, mais qui sait se montrer attentive à son mari et serviable pour ses voisins (p.353)

Serguemoine, dit « Finocle » : bagnard évadé, ancien complice de Méhoul, impitoyable mais dévoué à sa fille (p.354)

Emmanuel dit « Mânu » (17 ans) : le fils de Méhoul, violent, sans scrupules, sournois, indicateur de police (p.354)

Méhoul « le vieux » (57 ans) : ancien complice de Finocle et bagnard évadé comme lui. Vieilli, il vit dans la peur d’être victime d’un règlement de compte ou d’être repris (p.354)

Minche : le patron adipeux d’un bistrot du quartier, qui s’enrichit sur le dos des miséreux de la rue. Indicateur de police, il croit en Dieu et abuse de sa serveuse (p.355)

Noa (18 ans) : la fille de Finocle, belle aux cheveux noirs crêpelés, le teint mat, ancienne pensionnaire d’une maison de tolérance (p.356)

Des maçons qui sortent de chez Minche : (p.357)

Les Macaronis : terrassiers italiens immigrés qui travaillent à des salaires réduits et gâtent les prix de la main-d’oeuvre (p.358)

La Jimbre : concubine de l’italien Cruseo qu’elle a quitté pour aller chez les trois vieux de la fontaine (p.358)

Cruseo : champion du clan des italiens, terrassier à 25 francs par jour, poète et accordéoniste qui aime Noa et est aimé d’elle (p.358)

La sœur à la Jimbre : qui a quitté l’italien Marioni l’année précédente (p.359)

Les trois vieux libidineux de la fontaine qui habitent à l’extrémité de la Rue sans nom, au Bout-de-la-Fontaine (p.359)

L’Irlandais : souvenir évoqué par Finocle (p.360)

Personnages du passé, évoqués par Méhoul : Brides, le Redel, l’Espagnol, Belluc (p.369)

La mère Bluec : envers qui la Méhoule a des dettes (p.371)

Les inspecteurs de police : qui jouent à la manille dans un café du voisinage, en attendant les rapports de leurs indicateurs (p.374)

Johannieu (49 ans) : habitué de chez Minche, dont la femme est partie avec l’Italien Bassanti. Il habite en face de chez les Méhoul. Il sombre dans la folie par amour pour Noa (p.375)

Bassanti : un Italien, qui a abandonné la femme de Johannieu au bout de six mois, lorsqu’elle a été enceinte (p.375)

Le vieux Schobre : autre habitué de chez Minche, ami intime de Johannieu (p.375)

Madame : tenancière de la maison de tolérance où travaillait Noa avant que son père Finocle ne vienne la chercher (p.385)

La grande Regina : une pensionnaire de la maison de tolérance qui devait quitter la chambre bleue promise à Noa par Madame (p.385)

Le menuisier : chez qui Finocle va travailler (p.391)

Les cinq enfants de Johannieu : l’aîné Louiset (10 ans), la cadette (8 ans), les deux bessons (4 ans), le dernier, fils de Bassanti (2 ans) (p.402)

Louise : la femme de Johannieu qui, il y a deux ans, était partie avec l’Italien Bassanti (p.402)

Léon Drevel (18 ans) : qui doute des chances qu’a Johannieu de séduire Noa (p.409)

Mégis : une personne qui recherche Méhoul pour se venger car ce dernier a étranglé sa femme (p.416)

Vanoël : homme maigre d’une trentaine d’années, meneur de grèves surveillé par la police (p.418)

Le Grand Cloueur : homme de taille ordinaire qui travaille dans la même usine que Vanoël (p.418)

Tysse : qui a du être emmené à l’hôpital à la suite de la bagarre chez Minche (p.422)

Une belle femme : évoquée par Méhoul, ancienne amie de Finocle, morte d’un coup de fusil (p.466)

Le général : évoqué par Méhoul, à propos d’un cambriolage effectué avec Finocle (p.466)

Le nommé Gustave : cousin du beau-frère de Schobre, qui était dans les écritures et qui « pinçait le gras » de la femme de Schobre avant même que celle-ci ne soit mariée (p.472)

Margot : feue la femme de Schobre, évoquée par Louise Johannieu qui défend sa mémoire (p.473)

Joly : un gamin venu chercher son copain Louiset Johannieu, pour jouer à la courote malade (p.475).

Manarini : un inspecteur de police corse avec lequel Finocle avait eu déjà maille à partir (p.504)

Les lieux :

Chez Minche : bistrot du quartier où les ouvriers se retrouvent plusieurs fois par jour (p.355)

La Rue sans nom : qui s’étend du « Coin-des-Gueux » où habitent les Italiens, au « Bout-de-la-Fontaine » où se trouve une borne fontaine contre le mur de la maison des trois vieux, située à l’angle de la rue (p.364)


Les usines Té : dont les ouvriers en grève entamaient leurs dernières ressources chez Minche (p.373)

Le café des Trois Boules : où Minche donne rendez-vous à Mânu, et informe régulièrement les policiers de ce qui se passe parmi les ouvriers de la rue (p.378)

Un quartier animé où toutes les boutiques se touchaient : où Johannieu achète une bouteille de champagne (p.407)

La fenêtre en face de chez Méhoul, dans le cadre limité de laquelle, Johannieu vit un amour imaginaire avec Noa qu’il épie, vêtu de son complet neuf (p.404)

Un café : situé à une heure de marche de la rue sans nom, où Cruseo va s’enivrer après avoir été éconduit par Finocle (p.441)

Remarque à propos du Coin-des-Gueux : ce nom évoque un autre nom bien connu de l’auteur.
En effet, le « Poêle-des-Gueux » désigne une allée du Cours Saint-Mauris (parc municipal de Dole). Sur les bancs de pierre de cette allée, orientée sud-ouest, et qui surplombe la « Rampe du Cours », on peut se chauffer au soleil, adossé à un mur qui abrite de la bise. Ce lieu est situé à quelques dizaines de mètres de la maison des « Tilleuls » où Marcel Aymé habitait alors.

Dole : Le « Poêle-des-Gueux » allée du Cours Saint Mauris, vue en perspective à droite.

Presse et travaux

Mentionné in : Albert Schinz : « L'année Littéraire Mil Neuf Cent Trente » The Modern Language Journal, 1931 (Feb. ;)Vol. 15, No. 5, pp. 361-370.

Belleville, Jean-Pierre: "César Vallejo traducteur de Marcel Aymé". Cahier Marcel Aymé n°28 (2010)

Billy, André : "La Rue sans nom". L'œuvre (9 juill. 1930)

Castro Luisa : "La Calle sin nombre" ABC literario, Madrid (2 nov. 1990): p. 49 (trad. J.P. Belleville)

Genevoix, Maurice : "La Rue sans nom". Nouvelles littéraires (2 août 1930)

Marcel, Claude-Henri : « Marcel Aymé ou le bon sens paradoxal ». The French Review 1951 (Oct.) ; Vol.XXV, n°1 : pp. 1-9 (pages 3-4)

Piroux, Cyril : ‘‘Marcel Aymé, Romancier populiste par défaut’’ Études littéraires, Vol. 44 ; No 2 (été 2013), pp. 101-114

Scolari, Nina : ‘‘Si le comptoir m’était conté… Le café parisien dans les arts narratifs français, des années 1910 aux années 2010.’’ Mémoire de Master 2 Recherche. Dir. Pascal Ory. (2014). In : HAL archives ouvertes.fr – http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01131497 (13/03/2015)


Citations :

« On ne sait pas comment ça vous arrive d’être vieux, on s’en aperçoit des jours comme aujourd’hui ». (Méhoul)
La Pléiade vol. I, page 369

« Moi je voudrais être né dans la rue où je suis et ne l’avoir jamais quittée ». (Méhoul)
La Pléiade vol. I, page 394

« Son image animait la monotonie des heures mécaniques de l’usine, hantait les foyers tristes, les zincs poisseux, les chemins maussades qui menaient à l’usine dans la boue et la pluie. » (Noa)
La Pléiade vol. I, page 401

« Il était heureux de vivre mais sans exaltation ; la fatigue et la monotonie des travaux qu’il accomplissait à l’usine ne le rebutait point. Il acceptait sans effort la médiocrité de son destin, n’imaginant pas qu’il pût être différent de ce qu’il était. » (Johannieu)
La Pléiade vol. I, page 406

« La rue n’était pas seulement une double rangée de maisons entre lesquelles circulait un courant d’air ; elle était leurs personnes mêmes intégrées à la pierre, aux charpentes, au sol. » (La rue sans nom)
La Pléiade vol. I, page 432

« L’accordéon de Cruseo avait le souffle langoureux de cette vie charnue qu’il évoquait aux ciels secs des midis. Parfois, il avait l’âme consternée des palais refroidis dans la gloire. Il roulait dans ses plis le sanglot des eaux vives ou le rire matinal des enfants barbouillés de soleil et de raisin noir. » (L’accordéon de Cruseo)
La Pléiade vol. I, page 442

« Etre vieux, s’apercevoir qu’on est mort depuis trente ans, autant dire, et trembler pour son cadavre. Est-ce que ce n’est pas pour se dégoûter de soi-même. » (Méhoul)
La Pléiade vol. I, page 461

« Les morts, ils ont le droit d’avoir fait toutes sortes de choses. Un mort, ce n’est pas heureux ; il ne lui reste plus rien que ce qu’il a fait. C’est pour ça qu’il ne faut trop rien dire. » (Schrobe)
La Pléiade vol. I, page 472

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